Marie-Rêve m’a parfois fait remarquer mon manque de cohérence. Je m’empresse de lui apporter un violent démenti. La rentrée scolaire suit la rentrée littéraire évoquée le mois dernier. On la retrouve dans Premier amour de Santiago H.Amigorena : « Lorsque je poussai la porte de la salle de classe, encore sous le coup de cet étrange entretien -comme vous le savez sûrement, ô Frigidaires éclairés, en 1979, dans un lycée public français, il était pour le moins surprenant que quelqu’un osât demandé à un élève qui entrait en terminale de se couper les cheveux-, je compris mon bonheur et mon futur malheur : dans la salle, assises sagement, il y avait Béatrice, Catherine, Christine, Isabelle, Anne, Marie, Clémence, Jeanne, Martine, Hélène, Eve, Aude, Agnès, Véronique, Agathe, Léa, Justine, Irène, Emma, Valérie, Estelle, Diane, Sylvie, Nadège, Emilie, Claire, Natacha, Juliette, Nathalie, Nathalie, Madeleine, Elodie et toi. Et Christophe. Oui, il y avait trente-cinq élèves et nous étions deux garçons. Je vous laisse faire le compte : soixante-six jambes, soixante-six seins, trente-trois tendres sourires, quatorze regards joueurs et inconstants ».

Santiago H.Amigorena est né en 1962, Gil Graff aussi. A 23 ans, je ne me sentais pas vingtenaire. A 32 ans, les états d’âme des trentenaires me laissaient froid. Je n’aimais déjà pas les chapelles. Mais depuis que je suis devenu un sémillant quadragénaire, je suis attiré par les écrivains de ma génération et par les livres qui évoquent cette période crépusculaire. Gil Graff vient d’écrire son troisième roman, L’air du temps. Je vous laisse découvrir le talent de cet écrivain trop méconnu avec un extrait de chacun de ses deux premiers romans, Concerto pour l’abattoir et La stratégie du cochon : « A un courant d’air qui lui rafraîchit le bas du dos, il s’aperçut avec confusion que le maillot de bain décidément trop mignard, en plus de lui étrangler le haut des cuisses, ne lui dissimulait pas entièrement la raie des fesses. Pour se l’être souvent miré dans la glace de sa salle de bains, il avait une idée du spectacle grotesque qu’offrait son derrière blême plein de fossettes celluliteuses. Il n’eut plus qu’une envie : se rhabiller, cacher vite ce corps obscène, courir se réfugier chez lui et se le dorloter en engloutissant un maximum de sucreries et de lipides pour se consoler d’être si mal compris. » ; « Je pense que son choix s’était porté sur celle-là parce qu’elle était la seule à être éveillée : elles avaient dîné depuis peu et les deux autres dormaient, le ventre plein. La grosse sur qui il avait ainsi jeté son dévolu, sans doute surprise alors qu’elle en était encore à choisir la couette où elle se loverait pour la nuit, était immobilisée à croupetons devant le bas-ventre de Riri. Elle est restée un moment sans réaction devant le sexe érigé, puis, machinalement, en ogresse habituée à goûter absolument tout ce qui passe à sa portée, elle a happé la verge dans sa bouche et s’est mise à la téter comme un biberon. »

Quarante ans, c’est aussi l’âge où le passé revient. Il revient dans Anthologie des apparitions de Simon Liberati. Claude, l’un des deux personnages principaux, regarde sa jeunesse au cœur des années 70. « Elle avait la coupe de cheveux de Lady Di, le T-shirt imprimé panthère à bords coupés à cru, best-seller des jeaneries espagnoles cette année-là, un jupon long qui sentait son marché à touristes d'Ibiza, et une paire de bottes western blanches qui n'auraient pas déparé la panoplie d'Indra ou de Pia Zadora, chanteuses dont elle pouvait posséder encore quelque maxi 45 tours dans un placard de sa chambre d'enfant à Düsseldorf. »  Sébastien Le Fol termine ainsi l’article du Figaro Magazine (11 septembre 2004) qu’il consacre à cette Anthologie : « Les enfants de 68 ont trouvé leur Chamfort ».

J’ai oublié, au fur et à mesure que mes doigts se promenaient sur le clavier, que je parlais de la rentrée scolaire. J’ai aussi omis de poursuivre le récit de mes vacances, comme je l’avais promis à la fin de ma chronique précédente. Marie-Rêve a raison. Mais je ferai mieux la prochaine fois.

A lire :

Santiago H.Amigorena : le Premier Amour, POL

Gil Graff : Concerto pour l’abattoir, La Stratégie du Cochon, L’Air du Temps, Cylibris Editions

Simon Liberati : Anthologie des Apparitions, Flammarion

(septembre 2004, le Journal de la Culture)