Dans son transat, le bébé a commencé une conversation. Son interlocuteur est le four à micro-ondes. Le bébé a déjà compris le rôle essentiel du four dans l’organisation domestique. Nous ne sommes pas des forcenés des surgelés ni des stakhanovistes du réchauffage des restes ; le four a un autre rôle : il remplace le répondeur téléphonique lorsque celui-ci est défaillant. Il suffit de nous téléphoner pour s’en convaincre.

Un beau jour, nous avons échangé notre Amélie contre une Emilie. Nous sommes ensuite partis visiter le salon du livre de Paris, empruntant les transports en commun dans un long périple. Je voulais être raisonnable, je l’ai été, seulement trois ouvrages sont venus enrichir ma bibliothèque, deux polars bretons et un polar russe. J’avais commencé à dire aux écrivains bretons que le polar n’était pas mon genre favori. Je leur en ai pris deux pour me faire pardonner. C’est la couverture du premier qui avait attiré mon regard, Saint-Malo dans le titre et la statue de Surcouf, la main et le doigt tendus vers le large (on ne voit pas la mer mais il me semble me souvenir ; que les lecteurs malouins ne m’en veuillent pas trop si je me trompe, j’aime cette ville et je souhaite pouvoir continuer à en arpenter les vieilles rues en toute quiétude). R.G. Ulrich ne peut pas être complètement mauvais puisqu’il cite L.F. Céline en exergue : « Les jeunes , c’est toujours si pressés d’aller faire l’amour, ça se dépêche  tellement de saisir tout ce qu’on leur donne à croire pour s’amuser, qu’ils y regardent pas deux fois en fait de sensations ». Le second parle de manipulations génétiques en y ajoutant un zeste d’ésotérisme. Le polar russe était offert aux acheteurs du Journal du Dimanche. On apprend dans une page intitulée «sur l’auteur » que Boris Akounine a publié un essai « L’écrivain et le suicide ». Pour se reposer de ce travail long et « démoralisant », il décida ensuite d’écrire un roman policier, bientôt suivi par d’autres.

Au salon, j’ai fait la connaissance de l’Association des Amis de Robert Margerit. La Révolution, un formidable souvenir de lecture, quatre tomes écrits en petits caractères projetant le lecteur parmi les jeunes héros plongés au cœur de la Tourmente. Robert Margerit a aussi publié « Le Dieu nu » en 1951, accueilli ainsi par Le Figaro littéraire : « Un livre qui se distingue par sa « qualité », un mot assez rare aujourd’hui pour qu’il se passe d’adjectif. Triomphe de la demi-teinte et de l’à moitié-dit, qui éclaire durablement notre saison littéraire ».

Depuis que j’appartiens au prestigieux corps enseignant, je sévis dans deux lycées. Je suis une sorte de turbo-prof, même si je ne me déplace qu’en monospace (mais sans le pull sur les épaules), en AX rouge ou dans des trains un peu poussifs. J’envie parfois les universitaires des romans de David Lodge. « Où sont les campus d’antan où des professeurs de lettres besogneux erraient comme des âmes en peine entre les salles de cours, la bibliothèque et la salle des professeurs, l’intelligence en jachère, le cœur en sommeil ? Le jumbo-jet, les médias ont changé tout cela, arrachant les universitaires d'aujourd'hui à leur solitude, les amenant à communiquer avec de lointains collègues à l'autre bout du monde. L'ère du campus global est arrivée et ses liturgies favorites sont les congrès. » C’est ainsi que Maurice Couturier commence sa présentation d’Un tout petit monde, qu’il a traduit avec son épouse. Umberto Eco termine ainsi la préface qu’il a offerte à l’ouvrage : « S'il fallait vraiment donner une définition en termes d'histoire littéraire, eh bien je dirais que Lodge a inventé avec ce livre le picaresque académique. Comme tous les grands livres, il ne présuppose pas la connaissance d'une société : il la procure. » Mais, parfois, je ne regrette pas de ne pas être invité à de prestigieux congrès : « « Avril est le plus cruel des mois », se récita intérieurement Perse McGarrigle, tout en regardant à travers les vitres crasseuses la couche de neige, inhabituelle en cette saison, qui recouvrait les pelouses et les parterres du campus de Rummidge. Il venait depuis peu de terminer un mémoire de maîtrise sur la poésie de T.S.Eliot, mais il va sans dire que ces premiers mots du poème La Terre vaine auraient pu surgir dans l’esprit de n’importe laquelle de ces cinquante personnes, hommes et femmes de tous âges, assises ou avachies sur les sièges en gradin de cet amphithéâtre. » Le décors est ensuite précisé : « Les participants avaient eu le temps de découvrir leur lieu d’hébergement, dans une des résidences de l’université, un bâtiment construit à la va-vite en 1969, à l’époque du grand boom universitaire, et qui maintenant, à peine dix ans plus tard, était déjà en piteux état. Ils avaient tristement défait leurs valises dans des chambres-bureaux dont les murs craquelés et criblés de trous gardaient -en un damier de petits rectangles décolorés- la trace des posters que leurs jeunes propriétaires avaient enlevé à la hâte (en emmenant aussi parfois quelques morceaux de plâtre) au début des vacances de Pâques. Ils avaient examiné les meubles tachés et délabrés, exploré l’intérieur poussiéreux des placards pour essayer de dénicher des portemanteaux, testé les lits étroits dont les ressorts s’enfonçaient lamentablement au milieu, ayant perdu toute élasticité après une décennie de chahuts et de copulations frénétiques. »

Frédéric Beigbeder a-t-il fréquenté des congrès ? C’est Eric Neuhoff qui parle le mieux de lui dans Madame Figaro du 29 avril 2005 : « Vivant, drôle et moins superficiel qu’on ne pourrait le croire ». Les gens sérieux n’aiment pas L’égoïste romantique. J’en soupçonne certains de faire semblant. Un de mes amis a même découpé des couvertures de livres fort honorables pour masquer ses lectures trop superficielles. Comment s’étonner alors que des jeunes femmes comme LaeT angoissent car elles aiment Beigbeder. « Suis-je normale ? » m’a-t-elle demandé. Eric Neuhoff, lui-même parfois personnage de Patrick Besson, doit la rassurer.

A lire :

David Lodge : Un tout petit monde, Rivages poche ;

Lionel Rioche : Manipulations génétiques et cadavres exquis, Astoure Edition ;

R.G. Ulrich : Saint-Malo Voie sans issue, Astoure Edition ;

Robert Margerit : La révolution (4 tomes), éditions Phébus ;

Boris Akounine : Le conseiller d’Etat, 10-18 ;

Frédéric Beigbeder : L’égoïste romantique, Grasset, 18 €.

(mai-juin 2005, le Journal de la Culture)