Un jour, Marla m’a demandé si je portais un nœud papillon devant mes élèves. L’idée m’a paru très saugrenue, mais après tout, la jeune diariste n’a jamais eu le privilège de m’admirer dans l’exercice de ma profession. Je réserve cet attirail pour mes soirées à l’opéra. Nœud papillon, opéra, je suis en train de me prendre pour Nicolas d’Estienne d’Orves. J’aurais pu opter pour un modèle bien pire. Lorsque je me déplace à Paris, je choisis toujours un roman pour m’accompagner, charmant compagnon de voyage, à la fois disponible et discret. Pour retrouver Marla et sa valise rouge (dont le bruit monstrueux des roulettes sur les pavés de la rue de la Happe attirait tous les regards), c’est Rue de l’autre monde qui m’a accompagné, choix d’autant plus judicieux que nos pas et le métro nous ont fait quitter la gare de l’est pour rejoindre la place de la Bastille, dont l’opéra est l’élément central du roman. Qu’on vienne alors prétendre que roman et réalité sont deux genres différents ! Des chanteurs monstrueux : « Les deux visages vibrent à l’unisson, dans un duo saisissant. Les autres ne savent lequel fixer ; tant les deux faces sont dissemblables, et pourtant unies. Chacun semble avoir ses tics, ses grimaces. La bouche de Benoît est charnue, celle d’Adolphe esquissée. Mais toutes deux se distordent à loisir pour obtenir des sons savants, dont l’union électrise l’assistance dans le bureau ». Un suicide : « A nouveau, il observe cette poularde décharnée, pendue à la corde. Peau sèche, tissus affaissés. Son regard est empreint d’une telle frayeur que Cyril en est remué. Qu’a-t-elle vu au moment de mourir ? Quel fantôme l’a donc poursuivie pour la contraindre à se pendre… ou l’y aider ? ». L’explication se cache dans le passé : « La jeune femme jeta autour d’elle des yeux épouvantés : son regard accrochant les crocs pendus au mur, les bocaux de formol, les ustensiles fichés sur des aimants, le sol rougeoyant ; et ces deux êtres, nus, plongés entre ses jambes. » Nicolas d’Estienne d’Orves écrit des horreurs sur un ton bonhomme, voire patelin, un peu comme ces vieilles dames à la fois indignes et anglaises qui multiplient les meurtres dans leurs romans, ne lâchant l’anse de leur tasse de thé que l’espace d’un minuscule instant. « Du sol au plafond, épousant toute moulure, chaque rebord de porte, la folle a collé des coupures de journaux. Noir et blanc, couleur, papier glacé, photographies… toutes ont trait au même sujet : Sirènes, le nouvel opéra montré pour l’ouverture de l’opéra de la Bastille. » Le chant des sirènes réussira à transformer l’opéra Bastille en aquarium géant.

Alors que l’histoire de Nicolas d’Estienne d’Orves couvre les siècles qui nous séparent de l'Iliade et l'Odyssée, Nicolas Rey cultive l’éphémère, genre dans lequel il excelle. « Je suis toujours pas mal embêté quand il s’agit de parler de Marion. Ce sont des tas de sentiments contradictoires qui m’envahissent. Imaginez une histoire à l’envers. Une histoire qui se termine sans avoir jamais commencé. Certes, ce que je raconte n’est pas très compréhensible. Disons que mes deux camarades et moi adorons la montagne. (…). C’est là qu’un soir, j’ai rencontré Marion. Pendant qu’Alban et Théo étaient à l’extérieur en train de dérober la loge, je l’observais dans un café d’altitude. Elle était seule. Avec son joli visage, un gros anorak et les joues rosies par la neige. Le même soir, j’ai réalisé qu’au bout du compte, la grâce était trop remuante pour tenir dans une œuvre. Qu’elle se cachait plutôt dans la façon dont une jeune inconnue pouvait porter un verre d’eau à ses lèvres. Nous avions parlé pendant de longues heures. De tout sauf de nous. Au petit matin, je l’avais raccompagnée jusqu’à l’unique croisement du village. On s’était attardé encore quelques minutes. Histoire de voler un peu de temps avant que tout passe. A s’envoyer des mots simples comme les caresses d’une sage-femme. A s’effleurer les visages pour être bien sûrs que l’on existe mutuellement. Le lendemain, Marion avait sympathisé avec mes deux amis. Rien, déjà, n’était plus pareil. Elle n’avait plus la grâce d’une passante. Juste le charme prévisible de quelqu’un que l’on commence à connaître. (…) C’était devenu une fille presque comme les autres. Je n’ai jamais retrouvé l’inconnue de cette nuit-là. La Marion des premiers instants avait disparu. Emportant avec elle la grâce d’une inconnue qui porte un verre d’eau à ses lèvres. Je restais pourtant fidèle à cette précieuse nuit ainsi qu’à ce croisement. Certains respectent les églises. Moi, c’est devant l’éphémère que je m’agenouille. » J’ai terminé la lecture de Treize minutes dans un café près de l’avenue Suffren. La serveuse portait un pantalon kaki et ne souriait pas beaucoup. Les clients étaient des habitués. Un téléviseur diffusait un dessin animé, dont le son était remplacé par de la musique moderne provenant d’une autre source. Ma tasse de café était vide depuis un moment. Je m’étais à peine aperçu que les dernières gorgées étaient froides. Même la beauté d’une femme est moins éphémère que la lecture d’un livre ; le souvenir d’une lecture réussie nous accompagne pourtant jusqu’à la Confrontation finale. Le roman, quant à lui, se termine avec Marion. « Pourtant, avant que je ne m’endorme pour de bon, je crois avoir reconnu, dans l’obscurité, la fine silhouette de Marion. Je n’en étais pas vraiment sûr. Pour tout vous dire. Parents. Si vos enfants sont des enfants sages, dites-leur la vérité. Dites-leur que ce n’était pas Marion. En revanche, si vos enfants sont des rêveurs, des cancres et des menteurs, vous pouvez toujours leur dire la vérité. Je vous parie ma tête qu’ils ne vous croiront pas.» Je me demande jusqu’où m’accompagnera Treize minutes. J’ai payé, enfilé mon manteau, mis mes gants, pris mon sac et suis sorti, un grand sourire aux lèvres ; c’était l’anniversaire de Kouka.

A lire :

Nicolas d’Estienne d’Orves : Rue de l’autre monde, Editions du Masque,

Nicolas Rey : Treize minutes, Au diable vauvert.

(La presse Littéraire, décembre 2005)

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