Lorsqu’un professeur corrige des copies, il se retrouve très rapidement (le temps de la correction de la première) avec deux tas posés devant lui, sur le bureau qu’il aura, le plus souvent, monté après l’avoir acquis dans un magasin d’ameublement suédois. Le premier tas comporte les copies encore à évaluer, le second celles sur lesquelles il a déjà posé son précieux paraphe coloré de rouge. Au fur et à mesure que le professeur avance dans son ingrat mais nécessaire travail, le premier tas diminue alors que le second augmente, exactement dans les mêmes proportions. C’est une sorte de loi des nombres.

Le chiffre 3 est d’ailleurs au cœur de U.S.A. puisqu’il s’agit d’une trilogie, même si Gallimard nous offre en plus une préface érudite de Philippe Roger, une chronologie historique des Etats-Unis de 1898 à 1929, un Dictionnaire U.S.A. et une « Vie et œuvre illustré » de l’auteur, John Dos Passos. Trente années d’une histoire qui n’est pas celle des Etats-Unis mais celle des Américains. « Le plus pénible était le trajet de trois quarts d’heure en métro chaque matin pour gagner Union Square. Janey essayait de lire le journal et de se tenir dans un coin, loin de la bousculade. Elle aimait arriver au bureau avec la sensation d’être fraîche et dispose, sa robe pas froissée, bien coiffée, mais ce long trajet cahotant l’éreintait et lui donnait envie de se changer et de prendre un bain. Elle aimait suivre la Quatorzième Rue toute scintillante et lumineuse dans la poussière ensoleillée du matin et monter la Cinquième Avenue jusqu’au bureau. » Les Américains sortent parfois de chez eux. « La dernière nuit avant leur départ la lune était pleine, aussi les ghotas arrivèrent-ils. Ils étaient en train de dîner dans un petit restaurant de Montmartre. La caissière et le garçon les firent descendre à la cave à la deuxième alerte des sirènes. Là, ils tombèrent sur trois jeunes femmes, Suzette, Minette et Annette. Quand la petite voiture des pompiers passa en pétaradant et en klaxonnant pour annoncer la fin de l’alerte, l’heure de la fermeture avait déjà sonné et on refusa de leur servir à boire au bar. Alors, les filles les emmenèrent dans une maison aux volets bien clos où on les introduisit dans une grande pièce tapissée d’un papier peint brunâtre parsemé de roses vertes. Un bonhomme au tablier de grosse toile verte apporta du champagne. Les filles s’assirent sur leurs genoux et leur caressèrent les cheveux. Summers avait la plus jolie ; il l’entraîna dans un coin formant alcôve où il y avait un lit avec un grand miroir au plafond. Ils tirèrent les rideaux. Dick se retrouva avec la plus grosse et la plus vieille des trois. Sa chair était molle comme du caoutchouc. Dégoûté, il lui donna 10 francs et s’en alla. »

Jean-Paul Sartre a écrit : « Je tiens Dos Passos pour le plus grand écrivain de notre temps ». Il a ajouté : « Je n’en connais pas – même ceux de Flaubert ou de Kafka – où l’art soit plus grand, ni mieux caché ». Ernest Hemingway fut peut-être de cet avis. Mais la guerre d’Espagne, dans son extrême cruauté, sépara à jamais les deux écrivains américains. Philippe Lançon fait vivre cet épisode dans un ses longs articles qui font le charme du supplément littéraire de Libération (3 novembre 2005) : « (…) Ensemble, Hem et Dos deviennent célèbres, mais pas de la même façon. Koch insiste sur le fait que l'un est doué pour la gloire et l'autre non. Plus Hem construit son personnage, plus Dos efface le sien : affaire de tempérament. Jusqu'à la guerre d'Espagne, c'est le second qui, cependant, fait de la politique ­ s'engageant dans les luttes sociales ou contre les exécutions de Sacco et Vanzetti. Hem considère qu'un écrivain y perd son temps et son talent. Dès l'insurrection franquiste, Dos s'investit depuis l'Amérique dans le soutien aux républicains ; Hem, lui, finit son roman, En avoir ou pas, et se soucie assez peu de faire de la politique : «La guerre d'Espagne est une mauvaise guerre, écrit-il encore en février 1937, et personne n'a raison.» Il commence aussi à dénigrer son ami : «Il n'y a pas de snobisme aussi grand que le snobisme de gauche, écrit-il dans la même lettre, et quand il se manifeste chez Dos il n'est ni naturel ni très amusant.» Tout les lie encore. Dos a rencontré en 1928 sa future femme Katy à Key West, chez Hem. Ils se réunissent parfois pour des vacances en Floride. Mais tout commence à les éloigner. Hem supporte mal la distanciation de Dos, qui se moque volontiers des attitudes glorieuses de l'autre. Dans En avoir ou pas, Hem fait de Dos, sous le nom de Richard Gordon, un portrait de lâche chic, avare et assez minable ; c'est le premier d'une longue série de règlements de comptes mutuels par fictions interposées. A partir des années 30, pour être ami d'Hemingway, il faut non seulement admirer son oeuvre, mais aussi entrer dans l'ombre de son personnage. (…) » Dan Franck évoque aussi cet épisode dans Libertad !, fresque dont les héros sont presque tous des écrivains en lutte contre le fascisme : « Dégoûté, Dos Passos quitte Madrid. Hemingway le poursuit de ses foudres. Il n’admet pas que son ami ait enquêté sur la disparition de son traducteur (José Roblès, lié à Dos Passos par une amitié profonde, qualifié de traître par Hemingway, NDLR). C’est faire du tort à la cause. Selon lui, l’Espagne était un pays en guerre, les exécutions n’y ont rien de scandaleux. De plus, comme beaucoup d’autres –mais avec infiniment plus de naïveté ! – Hem n’accepte pas qu’on critique les Russes. Il considère – et écrira – que Dos Passos fuit l’Espagne par lâcheté, qu’il y est venu pour de sordides questions financières. »

Je quitte difficilement Les Etats-Unis, Montmartre et L’Espagne. Les copies semblent me narguer. Le paquet de gauche n’a que très peu diminué. Je regarde celui de droite avec un  espoir (j’ai rédigé une fiche de lecture sur le roman d’André Malraux au collège) vite déçu : il n’a que très peu augmenté.

John Dos Passos, U.S.A., Quarto Gallimard,

Adieu à l’amitié Hemingway Dos Passos et la Guerre d’Espagne, Grasset,

Dan Franck, Libertad ! , Grasset.

La presse Littéraire, janvier 2006.