Journal_de_la_culture

Le spécialiste du détail qui tue

Il y a quelques années, une femme qui m’aimait et que j’aimais commença une phrase : « J’ai un reproche à te faire ». Je me demandai lequel allait ressortir mais elle mit vite fin au suspens, poursuivant impitoyablement son propos : « Tu attends toujours quelque chose de quelqu'un. Tu attends que ta femme te quitte. Tu attends que ton collègue libère la place.» Je répondis par un vague grognement, tel que les hommes savent les faire en ces moments-là, mais décidai en même temps, sans le lui dire, de tenir compte de son avis. Je n’attends depuis lors plus rien, je prends. Deux exceptions : la rentrée littéraire et un bébé.

Sous le soleil, j’attends donc une arrivée massive de livres. J’en lirai peu, j’en garderai pour toute l’année. On doit jouer de la musique vers la fin du mois de juin, on doit être amoureux un jour de février, on doit faire le ménage à la place de sa femme quelques heures en mars, on ne va pas, en plus, lire sur commande à la fin de l’été.

En attendant cette arrivée, je lis. Je suis assis sur la marche la plus haute d’un escalier placé entre deux séries de maisons. J’ai face à moi le port de Cassis. Un peu d’air permet de respirer. Ma femme visite deux ou trois boutiques. Je lis Et qui va promener le chien ? de Stéphen McCauley. Ma femme me rejoint. Elle remarque aussitôt les deux tâches brunes qui ornent chacune de mes épaules. Des oiseaux d’une espèce non identifiée ont profité de ma longue station assise. D’après Alexis Liebaert de feu L’évènement du jeudi, Stéphen McCauley est le spécialiste du détail qui tue.

Chaque année, Amélie Nothomb régale ses lecteurs d’un nouveau roman, Biographie de la faim. Un plumitif pressé ajouterait « avec la régularité d’un métronome » puis, en guise de pointe, « cette année ne fait pas exception à la règle ». Je souris en songeant que c’est grâce à Amélie Nothomb que j’ai rencontré Véronique ; « une bien terrible responsabilité » nous dit-elle un jour. Elle ne sait encore rien pour le bébé. La responsabilité deviendrait peut-être alors terrifiante. Là où j’ai trouvé à m’employer, je suis considéré comme un spécialiste de la jeune écrivaine belge. Une collègue m’a même demandé si j’en étais amoureux.

Les calanques de Cassis. Les visiter en troupeaux ou renoncer à les visiter ? La question est vite tranchée, nous renonçons. Benoît Duteurtre nous présente cette année une rebelle qui fera parler d’elle. Le bandeau rouge évoque les infortunes de la vertu. J’aime sa façon de décrire notre société, tout en finesse. Je ne sais pas si Benoît Duteurtre est un nouveau hussard, mais c’est un écrivain talentueux. Le site internet qui lui est consacré montre que je ne suis pas seul à le penser. Marie Nimier évoque dans La reine du silence le plus fameux des hussards, son père. L’extrait est proposé sur le site de Gallimard. « Mon père était écrivain. Il est l'auteur du Hussard bleu, qui le rendit célèbre à 25 ans. Pour ceux qui n'ont jamais entendu parler de lui, je recopierais la présentation du livre de poche en l'assaisonnant à ma façon. La vie et l'œuvre de Roger Nimier (1925-1962) sont marquées par une prédestination à l'ellipse et au raccourci : d'origine bretonne, il naît et vit à Paris, fait de brillantes études, s'engage en 1944 dans le 2e régiment de hussards, entre en littérature et meurt dans un accident d'automobile. Et l'urgence de ce destin éclair semble avoir forcé l'un des écrivains les plus doués de sa génération à publier une série de romans frappés de ce même caractère insolent. Royaliste version d'Artagnan, d'une culture immense, il prend à rebours ce qu'il considère comme le prêt-à-penser de son époque, cette intelligentsia de gauche à laquelle s'opposeront ceux que l'on surnommera les Hussards, fiction réunissant autour de Roger Nimier des écrivains comme Antoine Blondin, Jacques Laurent ou Michel Déon. Le hussard étant, je cite, « un militaire du genre rêveur qui prend la vie par la douceur et les femmes par la violence ».   Ou encore : « Un garçon avec une voiture. » Je n’ai parlé que de Cassis. Il faudra que je vous raconte la suite de mes vacances.

A lire :

Stephen McCauley : Et qui va promener le chien ? (10-18 domaine étranger)

Amélie Nothomb : Biographie de la faim (Albin Michel)

Benoît Duteurtre : La rebelle (Gallimard)

Marie Nimier : La reine du silence (Gallimard)

A consulter :

http://duteurtre.free.fr/ 

(Août 2004, ma première chronique pour le JDC)