Le téléphone a sonné. J’ai décroché et ai entendu la voix de mon amie Cabrette. « Je te passe Zoé Valdès ». C’est ainsi que j’ai engagé une conversation avec l’écrivaine cubaine, aussi surprise que moi. Conversation est un bien grand mot, nous n’avons échangé que quelques propos, dont le souvenir de la consternante banalité ne cesse de me hanter. Aucune phrase intelligente n’a pu sortir de ma bouche. La pétillante MCP parle d’organiser un voyage scolaire à Cuba. C’est une bonne idée, qui serait encore meilleure sans nos élèves. J’ai passé une semaine à Cuba il y a quelques années. J’y retourne volontiers à travers les romans. Ainsi, Pedro Juan Gutiérrez nous promène dans une Havane qu’aucun touriste ne peut imaginer. « Il est parti pour de bon, en continuant à mendier. Personne ne lui a donné une pièce de plus. Le soleil cognait dur, maintenant. Il s’est mis à observer le bar-caféréria d’en face. Ils vendaient du pain et des croquettes, des boissons fraîches, du rhum, des cigarettes. Il s’est assis sur le trottoir, en attente. Bientôt, deux clochards sont arrivés. Ils ont entrepris de fouiller la poubelle devant le bar. De fond en comble, mais sans rien trouver : ils sont repartis les mains vides. Dans le passage entre les deux immeubles, l’un des cuistots est sorti jeter des restes dans un seau. Un ragoût immonde, qui sentait le pourri, et sur lequel flottaient des quignons de pain, des bouts de croquettes, des épluchures de mangues. Rey est allé prendre le seau et il est reparti sur le trottoir. Un gamin qui l’avait vu a crié à l’employé : « Hé, l’ami, il avalé le manger aux cochons ! » Le patron du kiosque l’a hélé : « Hé, toi, disparais ! Qu’on te voie plus ! » En dépit du scandale, Rey lui a souri et lui a redemandé un verre d’eau. « Y a pas d’eau, ya rien pour toi. Je t’ai dit de foutre le camp de là, ou j’appelle la police ! » . La vie de Rey avait basculé trois ans plus tôt : «  La terrasse était toujours plus dégueulasse, plus puante, avec toute la merde que produisaient ces bestioles. La grand-mère ne bougeait pas. Elle s’asseyait sur un cageot à moitié pourri ou dans un coin par terre et elle restait des heures au soleil. Il fallait la porter à l’intérieur et la coucher. On aurait dit une morte vivante. Et la mère aussi, ils devaient la tenir à l’œil parce qu’elle était chaque jour plus zinzin. (…)  Sur ce, elle tourne les talons, rentre chez elle avec un air dégagé et en roulant du cul. Déjà énervé, Nelson se cabre sous les moqueries de la pute. Il tire brutalement sur le bras de sa mère et l’envoie bouler contre le poulailler. Un bout d’acier mal coupé dépassait d’un coin de la cage. Il lui entre dans la nuque, par-derrière, jusqu’au cerveau. La malheureuse ne crie même pas. Les yeux exorbités, elle porte les mains à son cou, là où la pointe la frappée, et meurt dans l’épouvante. Aussitôt, un flot de sang épais et d’humeurs visqueuses jaillit de la plaie. Devant le regard horrifié de la morte, Nelson oublie d’un coup la haine qu’il ressentait envers elle. Effroi et chagrin l’emportent :

« Aïe, ma maman ! Qu’est-ce que j’ai fait ? Qu’est-ce qui se passe ? »

Il l’attrape, tente de la relever, impossible. Elle est embrochée sur la ferraille par la  nuque.

«  J’l’ai tuyée, j’l’ai tuyée ! »

Avec des cris de dément, il se précipite vers la balustrade et se jette la tête la première. Il ne sent pas son crâne exploser quand il s’écrase sur la chaussée quatre étages plus bas. Il est mort comme sa mère, visage figé dans le tourment et la peur.

Assise sans bouger sur son cageot pourri, la mamie a tout vu. Elle ferme les yeux, et c’est tout. Elle ne peut plus continuer à vivre. Trop, c’est trop. Son cœur s’arrête. Elle tombe en arrière, dos contre le mur, plus momie que jamais. » Ce n’est pas pour rien que l’on qualifie Pedro Juan Gutiérrez de « chantre du réalisme sale ».

Dès que je rencontre le nom de Jean-Paul Sartre, je ne peux m’empêcher de songer à Paul Nizan. Philippe Lançon raconte dans le quotidien Libération du 26 mai 2005 la recherche de son dernier manuscrit Une soirée à Somosierra, enterré dans les Ardennes belges par un sergent britannique, après la mort de l’écrivain dans les bras d’une comtesse. Il dresse un beau portrait de Nizan : « L’écrivain est d’abord le symbole stylé d’une jeunesse en révolte et le fantôme intelligent de la radicalité : le mort-vivant qui nous fait honte d’avoir vieilli, tiédi ou renoncé. C’est ensuite la victime d’une injustice : l’homme authentique dont le Parti communiste tua la mémoire pendant un quart de siècle, mais aussi le brillant normalien qui cracha dans la jolie soupe et que l’Université ne s’empresse pas de ressusciter. »  Anne Mathieu nous propose une lecture exhaustive des articles littéraires et politiques de l’auteur d’Aden Arabie. Le premier tome commence en 1923 et s’achève en 1935 ; Nizan est encore un communiste orthodoxe.

Ma bonne vieille ville d’Evry, jadis ville nouvelle, abrite en son sein une cathédrale, la seule construite en France au XX ème siècle. Elle abritait aussi, le long d’une autoroute permettant aux touristes d’aller se déverser sur les plages du sud de la France, une usine Lu. Celle-ci est désormais fermée. Monique Laborde et Anne Gintzburger racontent ses dernières années dans Dehors les P’tits Lus, chronique d’une usine sacrifiée. Un extrait du Journal d’André Gide est cité en exergue : « La première condition du bonheur est que l’homme puisse trouver joie au travail. Il n’y a vraie joie dans le repos, le loisir, que si le travail joyeux le précède. Le travail le plus pénible peut être accompagné de joie dès que le travailleur sait pouvoir goûter le fruit de sa peine. La malédiction commence avec l’exploitation de ce travail par un autrui mystérieux qui ne connaît du travailleur que son « rendement.» ». Monique Laborde était l’infirmière de l’usine, elle nous rappelle que derrière les usines qui ferment, derrière les chiffres, il y a des hommes et des femmes.

A lire :

Pedro Juan Gutiérrez : Le roi de la Havane, Albin Michel, 19 € ;

Paul Nizan : Articles littéraires et politiques 1, Joseph K., 30 € ;

Monique Laborde et Anne Gintzburger : Dehors les P’tits Lus Chronique d’une usine sacrifiée, Flammarion, 18 €.

(juuillet-août 2005, le Journal de la Culture)