Amélie est un peu grognon cet après-midi. Elle n’arrive pas à rester sur son tapis, pourtant bien fourni en jouets, ni sur le dos ni sur le ventre. J’essaie de lui faire écouter Mozart, sans succès, elle ne sait pas encore apprécier la grande musique. Je m’empare alors de son transat, qui devient ainsi un transat volant, et je la transporte jusqu’au balcon, son lieu préféré. Elle oublie aussitôt son état grognon, retrouve sa joie de vivre. Elle aime l’air. Je m’installe à côté d’elle, la Possibilité d’une île de Michel Houellebecq entre les mains. D’habitude, j’essaie de ne pas me précipiter, ni sur les nouveaux films, ni sur les nouveaux livres, ni sur les nouveaux disques, ni sur les nouvelles femmes. Je tente de donner du temps au temps. Mais le roman vedette de cette rentrée littéraire est sorti le jour où Véro et moi avions prévu d’acheter de nouvelles lunettes. Chacun sait que les opticiens sont souvent situés près des grandes librairies. Nous ne pouvions tout de même pas retarder l’achat de nos lunettes. « La seule chance de survie, lorsqu’on est sincèrement épris, consiste à le dissimuler à la femme qu’on aime, à feindre en toutes circonstances un léger détachement. Quelle tristesse, dans cette simple constatation ! Quelle accusation contre l’homme !... Il ne m’était cependant jamais venu à l’esprit de contester cette loi, ni d’envisager de m’y soustraire : l’amour rend faible, et le plus faible des deux est opprimé, torturé et finalement tué par l’autre, qui de son côté opprime, torture et tue sans penser à mal, sans même en éprouver de plaisir, avec une complète indifférence ; voilà ce que les hommes, ordinairement, appellent l’amour. Pendant les deux premiers jours je passai par de grands moments d’hésitation, au sujet de ce téléphone. J’arpentais les pièces, allumant cigarette sur cigarette, de temps en temps je marchais jusqu’à la mer, je rebroussais chemin et je me rendais compte que je n’avais pas vu la mer, que j’aurais été incapable de confirmer sa présence en cette minute – pendant ces promenades je m’obligeais à me séparer de mon téléphone, à le laisser sur ma table de chevet, et plus généralement je m’obligeais à respecter un intervalle de deux heures avant de le rallumer et de constater une fois de plus qu’elle ne m’avait pas laissé de message. Au matin du troisième jour, j’eus l’idée de laisser allumé mon téléphone en permanence et d’essayer d’oublier l’attente de la sonnerie ; au milieu de la nuit, en avalant mon cinquième comprimé de Mépronizine, je me rendis compte que ça ne servait à rien, et je commençai à me résigner au fait qu’Esther était la plus forte, et que je n’avais plus aucun pouvoir sur ma propre vie ». Qui n’a pas passé des jours à attendre un improbable coup de téléphone (même Richard Millet emploie le terme improbable alors moi aussi) en se disant qu’il aurait été plus simple de fracasser l’appareil dès la première minute de cette effroyable attente ? Michel Houellebecq ne se contente pas de narrer la fin de l’humanité, il sait aussi raconter des histoires d’amour.

C’est jour de brocante en bas de chez nous. Je déteste ces expositions de vieilleries qui apprennent à nos enfants à devenir à la fois de parfaits consommateurs et de parfaits commerçants. Je me demande comment les vendeurs ont pu supporter la vue de telles horreurs chez eux. Ont-ils pu les acheter ailleurs que dans d’autres brocantes ? Tout à l’heure, en vidant la cave des cartons destinés à cette détestable manifestation, j’ai sauvé Vineland de Thomas Pynchon, dont je me demande comment il a pu suivre un tel chemin. Je l’ai déposé dans la boite aux lettres pour éviter qu’il soit mouillé par le crachin qui m’assaillait alors que je transportais les cartons vers la voiture. Je le récupèrerai dans quelques minutes. J’aurai ainsi l’impression de l’avoir reçu par la poste. « Il se retrouva soudain au milieu d’une volière de femmes de chambre, une bonne douzaine de petites brunes dans des robes de soubrette en organdi et taffetas scandaleusement courtes, serrées autour de lui comme les brillants oiseaux du destin. Il se mit à transpirer sous l’effet conjugué de la panique et d’une solide érection. Il fut habilement poussé de pièce en pièce par toutes ces petites mains aux ongles bordeaux, trébuchant dans ce fourmillement de hauts talons, le long de couloirs vides, en essayant d’être dans le coup, répétant : « Mesdames, allons, mesdames. Mais qu’est-ce que cela signifie ? » Mais il n’était qu’une marchandise. Dans cet envol de jupons et de cils battants, il fut finalement emporté jusque dans un ascenseur où, serrés les uns contre les autres, ils s’enfoncèrent brutalement, jusqu’à ce que les portes s’ouvrent à nouveau sur un corridor éclairé par des bougies noires qui dégageaient une odeur de musc, avec une seule porte tout au fond. Comme elles le tiraient de l’ascenseur, les filles parurent le remarquer pour la première fois de la soirée : « Bonne soirée, Vond-san ! lui crièrent-elles. Et ne soyez pas nerveux ! » Puis, dans un grand froufrou, elles le saluèrent en s’inclinant et s’enfuirent, désinvoltes, par l’ascenseur, et, tandis que les portes se refermaient sur elles, elles dénichaient cigarettes et allumettes dans leur décolleté ou le haut de leurs bas. »

Tout à l’heure, je suis allé rendre un doudou à une voisine venue un peu plus tôt à la maison prendre le thé avec son petit garçon. En remontant quelques marches d’escalier, je fais peur à une autre jeune voisine sortant de l’ascenseur. Elle en profite pour me demander si elle a de beaux yeux. Ses deux petits garçons me regardent comme si leur vie dépendait de ma réponse. Sans regarder ses yeux, je réponds « oui ». Elle désire ensuite savoir s’ils sont gris. Je ne suis pas plus contrariant qu’à la première question. Elle m’explique ensuite qu’elle porte des lentilles pour la première fois. J’ai alors la présence d’esprit de l’interroger à mon tour : « elles vous font loucher ? ». Je suis soulagé de l’entendre acquiescer. Je me précipite ensuite sur Les Hommes du Tsar.   

« Cette nuit-là, Ivan envoya chercher Elyséus Bomel.

Depuis quelques temps, il se sentait une attirance pour les étrangers. Régner sur les Russes, qui lui devaient tout, c’était la routine du mariage. Imposer sa volonté à un étranger, cela avait tout le charme de la séduction, et cela pour un homme qui, étant tout-puissant, n’avait guère l’occasion de séduire. Peu importait qu’Elyséus Bomel fût un filou, qu’il eût fui plusieurs principautés germaniques et la France après sa Hollande natale. Né ailleurs, il servait le tsar russe : un point de gagné.

Plus secrètement, la partialité croissante d’Ivan pour les étrangers avait un autre ressort. Plus il persécutait les Russes, plus il les détestait. Il lui semblait qu’un étranger vierge de lui pourrait mieux le comprendre et l’aimer.

Pour le moment, il s’agissait de bien autre chose encore.

Yvan se proposait de faire la guerre à une fraction de son propre peuple, que Dieu lui avait confié. Il jugeait cette action nécessaire pour l’unité du pays, mais il ne la jugeait pas bonne. Pour la première fois, en allant se battre il ne trouvait pas le courage de faire bénir ses drapeaux. Or, il n’était pas question de se lancer dans une aventure aussi scabreuse sans protection surnaturelle. Dans l’impossibilité temporaire de s’adresser à Dieu où Yvan se plaçait pour mener à bien sa mission, il lui semblait donc congru de faire appel à l’Autre. Un peu de curiosité alchimique se mêlait à la vertu de ce raisonnement.»

J’aime la Russie de Vladimir Volkoff.

A lire :

Michel Houellebecq : La Possibilité d’une île, Fayard, 22 € ;

Thomas Pynchon : Vineland , Seuil ;

Vladimir Volkoff : Les Hommes du Tsar, Editions de Fallois L’Age d’Homme.

(Le Journal de la Culture, novembre-décembre 2005)