La vie d’A. a débuté par une immense partie de cache-cache. Au commencement n’était pas le Verbe, au commencement était le Jeu. Le principe : des capteurs sont posés sur le ventre de la mère, il faut leur échapper le plus longtemps possible. La mère a les yeux fixés sur les voyants du monitoring, elle joue de mieux en mieux. Lorsque A. sera lassée de perdre, elle sortira.

Elle a fini par le faire, longtemps après. Elle était tellement passionnée par son jeu qu’il a fallu ouvrir pour l’extirper. On est joueuse ou on ne l’est pas. Après avoir lu Néfertiti dans un champ de canne à sucre et Vie et mort de la jeune fille blonde, j’ai choisi de poursuivre l’œuvre de Philippe Jaenada par Le Cosmonaute. Je n’ai pas un esprit assez systématique pour me précipiter sur tous les romans d’un écrivain qui me plaît (il m’a fallu quelques mois pour dévorer les bébés d’Amélie Nothomb) mais une sorte de main invisible me poussait à lire ce Cosmonaute, dont j’étais à mille lieux de penser qu’il contenait un accouchement dès ses premières pages. « Mais plus aucun son ne me parvenait de l’intérieur. Oscar ne criait pas. J’écoutais désespérément, je n’avais plus que des oreilles. J’étais affalé au sol et j’attendais. Où était Oscar ? La porte de la salle de travail s’est ouverte, j’ai levé les yeux et j’ai vu la sage-femme sortir au ralenti, centimètre par centimètre, je l’ai vue passer géante au-dessus de moi très lentement, tenant dans ses bras le corps inerte du bébé, il avait des cheveux et sa tête ballottait en arrière dans le vide, avec un trou dedans par où s’écoulait abondamment son début de vie, rouge vif. Le sang tombait sur le carrelage. Mort, non. Oscar ne peut pas être mort. Il est simplement immobile pendant quelques instants, il va se mettre à bouger et à crier tout à l’heure. Je vois madame Bouteille s’éloigner et entrer dans la pièce aux baies vitrées, celle où on accueille les nouveaux-nés dans le monde, celle où on les lave pour les présenter propres aux parents soulagés. » J’ai lu trop vite la dernière phrase : pour moi, Oscar était mort. Je n’ai plus lu le livre à l’hôpital, j’avais l’impression de courir moins de risques dans le cocon de l’appartement. Il m’a fallu attendre la page 158 pour retrouver ma joie de vivre : Oscar était vivant ! « Finalement, la chose la plus inouïe et la plus bouleversante que j’ai vue de ma vie, ce n’était pas le type tombé raide mort en téléphonant au bar de l’aéroport, non, je n’avais rien vu de plus inouï et de plus bouleversant que ce bébé qui venait d’apparaître et qui bougeait, jamais rien vu de plus beau, sincèrement, et c’était pas demain la veille que je verrais un truc plus beau, ça c’est sûr. C’était notre enfant. Je me le répétais sans parvenir à y croire. L’enfant de Pimprenelle et d’Hector : Oscar. Qui, tout à coup, vivait. Je le regardais éberlué. » Pendant l’accouchement, j’ai vu passer dans le couloir un homme masqué, maugréant le funeste mot « hémorragie ». Les situations les pires et leurs conséquences les plus terribles se sont bousculées dans mon esprit. Quelques minutes après, une sage-femme me rassurait.

Il est un point commun à beaucoup de lecteurs de Gabriel Matzneff, ils rêvent de connaître ses anciennes maîtresses, les sortir d’un journal pour les transformer en personnes. Ils ne comprennent pas qu’elles ont changé, qu’elles ne sont plus les mêmes. On les imagine des personnes alors qu’elles sont des personnages. Philippe Jaenada, dans Vie et mort de la jeune fille blonde, a  la même illusion. Il a une quarantaine d’années et part à la recherche de la jeune fille blonde qui lui a fait passer un si beau moment alors qu’il avait 16 ans. « Enfin nu, j’étais devenu l’incarnation de la vulnérabilité. Il me semblait qu’un papillon qui se serait posé sur mon épaule m’aurait laissé une plaie ouverte. Mais je n’ai pas eu le temps de rougir, car j’ai réalisé à ce moment-là que Céline était nue aussi. (Ca m’apprendra à ne penser qu’à moi.) Allongée sur le dos, les mains croisées sous la tête, elle m’attendait. Toute nue. Et j’ai compris instantanément ce que la nudité pouvait avoir de beau, de fort, et non de faible. Céline était soudain devenue, en quelques secondes que j’avais loupées, l’être le plus intense et le plus puissant du monde. Les seins, les hanches pâles, la peau, le corps lumineux et le mystère entre les jambes, juste en face de moi. » Il la retrouve. « J’étais assis depuis deux heures sans bouger quand elle est arrivée. Une femme livide, exténuée, a franchi la porte après l’avoir ouverte, puis s’est arrêtée à deux mètres du comptoir et a balayé faiblement la salle d’un regard éteint… qui s’est fixé sur moi. J’ai compris que c’était elle et j’ai fait une petite mimique ridicule en haussant les sourcils, pour dire à peu près : « Si c’est toi, c’est moi. » Elle s’est avancée d’un pas traînant, boitant un peu, le corps infirme sous son tee-shirt blanc et son jean, et s’est assise en face de moi sans expression sur le visage. Une femme en lambeaux. C’était une grande brune très maigre, cassante, sans seins ni hanches, avec une tête de pigeon écrasé, des yeux noirs enfoncés dans les orbites, un nez pointu et une petite bouche sans lèvres. Pas Céline.

- Tu es Céline ?

- Oui. »

Quatre jours après la naissance d’A., j’ai montré le film de son premier bain, de ses premiers soins et de son premier habillement à sa grand-mère. Son cinquième petit enfant. Je n’étais pas certain qu’elle se rendrait compte, mais je devais le faire. Elle a un peu regardé la vidéo. Je lui montrais en permanence des détails, pour maintenir son attention. Après l’avoir quittée, j’ai été pris d’un immense désespoir puis me suis concentré en montant dans la voiture. Je ne suis pas un Hussard. Le lendemain, mon père est allé voir ma mère, elle avait oublié ma visite.

A lire :

Philippe Jaenada :

Le Cosmonaute, Le Livre de Poche, 6 €

Vie et mort de la jeune fille blonde, Grasset 17 €

(mars-avril 2005, le Journal de la Culture)