Le collègue auquel je succède est soulagé par mon arrivée. Toute sentinelle qui doit être relevée éprouve cette angoisse : mon remplaçant ne subira-t-il pas un odieux coup du destin qui l’empêchera de prendre ma place ? C’est long, une surveillance ; un peu comme l’éternité. L’instinct de survie, car l’ennui est souvent mortel, oblige à s’occuper tout en jetant un regard distrait mais attentif sur les étudiants qui s’échinent à bien faire. Tous n’y parviendront pas. Pourtant, l’accumulation de bouteilles et de confiseries sur les tables montre que la logistique a bien suivi. Comme lire est impossible, il ne reste plus qu’à méditer.

L’ennui est pourtant nécessaire. Il est même le plus souvent fécond. Pour m’en assurer et me rassurer, je me souviens d’un numéro du Magazine littéraire qui lui est consacré. Un étudiant lève la main. Il a besoin d’une nouvelle feuille de brouillon. L’acuité de mon regard m’indique qu’elle doit être jaune. Je la lui apporte. Proust, Chateaubriand, ou encore Baudelaire auraient-ils écrit s’ils ne s’étaient pas ennuyés ? Revigoré par cet illustre compagnonnage,  je me précipite une feuille rose à la main vers un autre étudiant.

Je suis le hussard de la feuille de brouillon, le Roger Nimier de la surveillance d’examens blancs. Paul Vandromme raconte ses souvenirs, ses « Bivouacs d’un hussard », bivouacs que l’on ne sait quitter lorsqu’on a eu le bon goût de les visiter. Il évoque ce qu’il doit à Victor Hugo et, surtout, à Alexandre Dumas. « La droite songeuse et cabriolante selon le Dumas des Mousquetaires a mieux entêté mon imaginaire que la gauche sentimentale selon le Hugo des Misérables. D’un côté, les âmes étaient trop belles, les pleurnicheries trop abondantes, l’humanisme trop évangélique, Cosette et Marius trop mal dépucelés. De l’autre, le galop était plus rapide, la désinvolture plus adroite, les estocades plus viriles, le vin plus frais dans les verres, les luronnes plus aguichantes dans les meules : tous les sacs et tous les tours dedans, tous les fleurets et tous les frémissements de la blancheur des armes, toutes les franchises et toutes les ruses, toutes les bourrades et toutes les poignées de main fraternelle, tous les orages et tous les nimbes d’après, toutes les auberges d’Espagne et d’ailleurs, la politique comme une fronde, l’univers et l’amitié de bande, l’Histoire et la Vie avec elle, la justice hors de ses pétitions et des ses larmes, la loyauté dans ses astuces et le romanesque dans ses égarements, le monde dilaté à partir de l’étroitesse de toujours, les manigances comme une bravoure, les cieux nouveaux et les chants de demain. » Alexandre Dumas fera Paul Vandromme : « Le romanesque de Dumas, contradicteur du romanesque de Hugo, irriguerait d’autres sols encore. J’explorerais ces terres, je les remuerais, j’engrangerais leurs moissons : Morand, Giono, Nimier. Si je n’avais pas basculé dans le sillage de Dumas comme on tombe amoureux, j’aurais traînaillé à l’arrière-garde, en renifleur de la vieillesse des mots, ébahi devant La Peste, réticent devant Le Hussard sur le toit. Avec Hugo, je n’aurais pas passé le pont aux ânes. La berge stérile m’aurait caché la berge opulente. » Autre hussard, autre ami de Roger Nimier, autre magnifique témoignage de la littérature des années 50, Christian Millau nous a offert son « Au galop des Hussards » en 1999. Une quarantaine d’années plus tôt, Nimier lui avait écrit cette lettre :

« Mon cher Christian,

J’ai l’idée d’un livre que vous devriez écrire et qui serait à la fois Les Contemporains de Jules Lemaître et l’anti-Tout-Paris de Françoise Giroud. C’est-à-dire qu’on y trouverait des portraits, des biographies de plusieurs sortes. Vous expliquerez dans votre préface : il y a des gens qui m’ont bien plu et qui s’appellent Marcel Aymé, Cendrars, Bibi Fricotin, Stephen Hecquet, Camille Chardonne. D’autres étaient de méchants cons, comme Simone Berriau, Gabriel Marcel, le docteur Bombard, Merleau-Ponty et tutti quanti.

Ce serait une lecture très agréable, donc nécessaire.

                                                                       ROGER NIMIER

Après une deuxième vie, puis une troisième (il espère qu’elle n’écrasera pas la quatrième qui commence avec ce Galop), il a exaucé le vœu de son ami. Ses rencontres deviennent les nôtres. Nous côtoyons ainsi Roger Nimier, Céline, Aragon, Paul Léautaud, Blaise Cendrars, Marcel Jouhandeau, Bernard Frank, Eric Von Stroheim, Jacques Chardonne, Jean Giono, Albert Simonin, Louise de Vilmorin, Félicien Marceau, Françoise Sagan, Antoine Blondin, Paul Morand, Orson Welles, Lucien Bobard, Chester Himes, ou encore Stephen Hecquet. « En ce temps-là, en votre temps, qui était aussi le mien, rappelez-vous, les salauds étaient de vrais salauds. De francs salauds qu’il devenait de plus en plus urgent de démobiliser, mais qui méritaient quand même qu’on leur présentât les armes. Aujourd’hui, nous n’avons droit qu’à la compagnie de nains de jardin, dont les uns prennent Marx et Lénine pour de charmants humanistes, et d’autres, Adolf Hitler pour un Européen malchanceux. Dans la culture Club Med qui fait le pont entre les deux millénaires, le salaud est devenu un gentil salaud. Il beurre ses tartines à l’humanitaire allégé, prend des bains moussants à l’huile de consensus et balade sa bonne conscience citoyenne en écrasant la plate-bande du voisin à qui il jure que c’est pour son bien. Il serait surpris notre jeune salaud angélique de se retrouver en cette fin des années quarante et ce début des années cinquante, dans les clameurs du champ de bataille, où samouraïs du stalinisme, desperados du fascisme et croisés du gaullisme, fonçaient tête baissée et injure aux lèvres vers des collisions d’une violence inouïe.» Il est des questions essentielles dans la littérature, celle-là n’est pas une des moindres : les Hussards ont-ils existé ? Pol Vandomme et Christian Millau ont la réponse.

A lire :

Pol Vandromme, Bivouacs d’un hussard, La Table Ronde, 17,50 €

Christian Millau, Au Galop des Hussards Dans le tourbillon littéraire des années 50, Editions de Fallois,

(janvier-février 2005, le Journal de la Culture)