Gatsby le Magnifique n’aurait pas dû s’appeler Gatsby le Magnifique. Francis Scott Fitzgerald ne le voulait pas : il préférait « Parmi les tas de cendres et de millionnaires ». Son éditeur refusa. Pourtant, ce titre évoquait aussi bien le ton du roman que l’état d’esprit de Fitzgerald : Zelda s’était entichée d’un aviateur. Il proposa un autre titre, Trimalchio ; puis encore un autre, Goldhatted Gatsby. Nouveau refus : la sortie du livre aurait été trop retardée.

Fitzgerald, « il a trente ans et il vient de publier The Great Gasby. Il avait déjà rencontré un succès justifié avec les morceaux choisis de This Side of Paradis ; cette fois Gatsby le Magnifique lui apporte la gloire et l’autorité. Les Etats-Unis, qui ne se soucient pas d’imposer de grands systèmes à la vieille Europe mais qui se contentent de lui proposer des mœurs et un style, se reconnaissent unanimement à travers les livres de ce dandy de choc qui flambe sa vie, au son du jazz, dans les vapeurs prohibées d’un alcool douteux, et se rue vers l’Est à la recherche du bonheur, fragile pionnier à rebours dont le chariot transporte les premiers charançons de la psychanalyse et quelques tubes d’aspirine contre les gueules de bois. (…) Cette histoire amère et dynamique nous est racontée par le jeune Carraxay, personnage sensible et lucide. A travers lui, Fitzgerald excelle à définir les atmosphères, à cueillir les charmes éphémères, à capturer l’instant au lasso. A travers lui aussi, les défaites de Gatsby sont les siennes et c’est une victime plus qu’un témoin, qui constate au seuil de la trentaine que tout est factice. Ceux-là ne feront pas de vieux os…Je regarde encore une fois la photographie prise en 1925 : « Scott Fitzgerald est mort à l’âge où meurent ses personnages et il est de tous le plus attachant » (Michel Mohrt) (1) ».

Zelda, on la retrouve derrière les personnages de Scott : « Ce vieux monde est pourri, pourri […] et je suis ce qu’il contient de plus misérable – oh, pourquoi suis-je une fille ? Pourquoi ne suis-je pas [un garçon] stupide ? Toi, par exemple : tu es plus stupide que moi, pas beaucoup mais un peu, et tu peux gambader d’un côté, t’ennuyer, flirter avec les filles sans t’embarrasser dans des paquets de sentiment, tu peux faire n’importe quoi, tu seras justifié ; et moi qui suis assez intelligente pour faire n’importe quoi, je suis condamnée fatalement à l’impasse du mariage » (Eleanor dans L’Envers du paradis). Scott aurait même encouragé la liaison de Zelda avec l’aviateur pour donner plus de vraisemblance à Gatsby. « Ce mois de septembre 1924, j’ai su qu’il s’était produit quelque chose que rien ne pourrait jamais réparer » (2). Deux semaines après, Zelda tentait de se suicider.

Je tombe dans le travers dénoncé par le critique Jean-Pierre Amette : « L'ennui, avec Scott Fitzgerald, c'est qu'il y a toujours un club de militants qui restent plantés au bord de la piscine et qui redemandent des pistes de danse, du gin. Il y a une tonne d'articles pour nous parler du champagne, des rince-doigts, des pantalons de toile, des couples experts en ivresse, et d'un type qui arrive, ahuri, avec un banjo pour nous expliquer qu'il est les Années folles à lui tout seul.Il y a également des tonnes d'archives au bout du couloir de mon journal pour commenter « Gatsby le Magnifique », Daisy, les millionnaires, les trottoirs blancs sous la lune, pour nous faire croire que Fitzgerald n'a écrit que pour Vogue. L'album « Les années Fitzgerald », publié chez Assouline, somptueux recueil de cartes postales avec palmiers, cheveux gominés, noubas à tout casser et balcons sur rochers rouges, occupe ce « créneau ». La critique littéraire, plus futée parfois, préfère la « touche de désastre » qui colore les proses de la fin de vie, quand Scott racle les tiroirs de chambres d'hôtel pour trouver dix dollars et filer au drugstore. Les lectrices féministes, elles, décrochent volontiers le fusil de chasse parce qu'il aurait étouffé (avec on ne sait quel oreiller) le talent de Zelda... Par bonheur, les deux volumes de la correspondance, chez Gallimard, et les traductions étonnantes et subtiles de Jacques Tournier en Livre de Poche (« Fragments de paradis », entre autres) nous ramènent à son ton, à son style, à sa finesse, au mouvement imperceptible qu'il imprime à tout ce qu'il décrit, sent, voit, goûte. Pudeur, attention, lumière fin de jour, vivacité, moelleux aussi, une allure libre pour saisir l'invisible membrane qui colore une époque. Dans ces éditions-là, on prend un soin charmant à vous dire combien on a acheté et dans quel journal on a publié ces proses qui mettent en scène des hommes dont on ne sait jamais si ce sont des maîtres d'hôtel ou les esquisses de James Bond sans mission. (3) »

Pourtant, il y a Zelda. 

                                                                                                                                        LP. De Savy 

 

(1)     Antoine Blondin, dans l’une des trois préfaces à l’édition publiée en 1962, reprises par Le Livre de Poche 2002. Les deux autres préfaces étaient signées par Bernard Frank et Jean-François Revel.

(2)     Kendall Taylor : Zelda et Scott Fitzgerald, Les années vingt jusqu’à la folie.

(3)     Le Point 15 novembre 2OO2.